Jeudi 10 septembre 2009

Confiteor beatæ Mariæ semper Virgini, ma tête embrumée t’implore.

Emma, de Courmayeur à ma crise mystique, j’ai décidé de subir mes propres assauts.

Vendredi 28-8h15 : Courmayeur-Chamonix, deux villes gémellaires et indéfiniment séparées l’une de l’autre par l’immensité de la Vallée Blanche. J’ai le cœur serré avant de m’engouffrer dans les boyaux obscurs du tunnel du Mont Blanc. Mon œil est obnubilé par la couche neigeuse qui coiffe le toit de l’Europe d’une sorte de perruque glaciaire.

Vendredi 28-8h30 : Toujours le cœur serré de laisser mes amours plantées sur le sol français avant de soumettre mon corps à l’effort. J’attends d’être acheminée de l’autre côté de la frontière. Il me faudra revenir par mes propres moyens. Revenir seule parce que je me suis engagée à le faire. Parce que leurs  yeux brillent et que les miens m’inondent à l’intérieur.

Je me noie d’interrogations existentielles.

Vendredi 28-8h35 : Je pars pour une course et j’envisage le pire. Scabreux raisonnement ! Me reviennent en tête les anciens combattants qui ne décidaient de rien mais que le patriotisme a réduit en charpie.

Emma, pourquoi suis-je en train de penser à eux ?

Confìteor Deo omnipotènti
et vobis, fratres,
quia peccàvi nimis cogitatiòne,
verbo, òpere et omissiòne.

Pour m’imprégner de leur courage et savourer la chance que j’ai de ne pas aller au front.

J’ai toujours été ficelée à notre histoire. Je les salue dans ma cavale.

Courir en leur honneur. Peut être, en leur mémoire, peut être, est-ce leurs affres de la Mort que j’hérite et ressens là, au pied du tunnel, à deux pas d’un conflit contre moi-même. Je les commémore à ma manière sans polémiques de clocher!

Vendredi 28-8h45 : La porte s’est refermée sur moi. Je suis traversée d’un frisson de panique,  transie de peur à l’idée de les quitter. Incompréhensibles idées que celles qui me bousculent. Nos regards se croisent une dernière fois au travers des vitres sales du bus. Je suis ballotée au rythme lent de son roulis. Je me ferme du dedans et m’ouvre à la peine. La métamorphose s’opère et la métaphore de mourir s’impose. Je ne suis plus moi, je deviens les Autres. Les Autres qui me pensent. C’est à ce moment, à l’aube de mon exil que je me reconstruis. Chacun me repasse en tête.

Pourquoi ? Je n’ai plus de patience. Je n’ai que l’impatience de courir.

Inexplicable processus de la reconstruction d’un moi détruit.

Vous, nos soirées bien calées dans le petit nid douillet de notre demeure.

Emma, tes écrits me mettent  la tête sens dessus dessous.
Je ne rentrerai pas ce soir !

Vendredi 28-9h34 : Italie, ensoleillée, ses toitures d’ardoises, ses rues fraîches et pimpantes, ses venelles tortueuses et ramifiées qui mènent à la pente raide. Je m’enivre au son des cloches et aux éclats de voix rauques et transalpines, je me signe en marque de reconnaissance. Nous longeons les files d’applaudissements émergeant d’une population raffinée et élégante. La masse devient clameur, hurlement, frénésie, je suis dans l’arène, prête à en découdre avec ma contrition.

Tiendrai-je jusqu’au bout ?

OUI.

‘’Je veux rentrer en communion avec Jehanne, TOUT DE SUITE’’.

Etonnamment, je ne doute plus. Emma, je ne doute plus, ni de ton talent, ni de ta syntaxe que je régurgite de bonheur.

Mon cœur se desserre. J’implore le pardon. Nous sommes vendredi 28, il est précisément 9h58 et je deviens une machine.

Mes très chères balaient du revers leur âge christique. Une page se tourne.

Vendredi 28-10h00 : Italie, il me souvient, Rimini, sa plage, Venise, ses eaux saumâtres. Italie, je succombe à ton charme, ma folie et moi, t’aimons. Je l’aime, elle et sa face cachée du Mont Blanc, elle et ses paradis glaciaires dégoulinant de ses épaules à l’instar d’un pan de soie d’une blancheur éternelle. A mon tour de me répandre comme une onde. J’ai, à cet instant, conscience de notre immortalité. Je me liquéfie.

La course Emma?
Elle supplante mon sang et me coule dans les veines. Mon cœur la pompe et la propulse dans chacune de mes fibres en contraction.

Toi tu poursuis ton chemininement obscur et délétère. Je commence à écrire comme toi. Tu me mimétises.
Au son d’hymnes nationaux, de musiques pompeuses et grandiloquentes je pars, la tête bouillonnante d’envies. Difficile de dire exactement ce que l’on ressent à cet instant. J’ai su plus tard que les jumelles dans leur voiture, à l’écoute de la retransmission du départ, à la radio, au moment du décompte,  a ressenti une émotion sans précédent, à la limite des sanglots. Etions-nous en communion à cet instant, au passage de la ligne, certainement. J’ai regardé en direction de la colossale chaîne montagneuse, les imaginant derrière et je me suis promise d’en faire le tour afin de les rejoindre au plus vite.

Vendredi 28-12h09 Refuge Bertone :

La course ?

J’ai presque envie de dire qu’il n’y a plus. Ni passion, ni contrainte, ni loisir, je ne sais ce qui m’anime mais j’avance fermement.

J’observe mes acolytes.

Nous sommes les composantes à part entière d’une aventure humaine. Nous ne nous mesurons pas les uns aux autres mais rivalisons contre nous-mêmes et explorons nos propres limites. Nous ne faisons pas le tour du Mont Blanc mais le tour de notre entité profonde et chahutée.

Emma, parce que le trouble conduit toujours à la démesure.

Refuge Bonatti 14h03 : Pas de Mp3 rivé aux oreilles, j’ai ce besoin étrange d’écouter l’halètement et la palpitation du cœur de mes compagnes et compagnons serpentant d’un commun accord les passages étroits menant au sommet des cols. Juste entendre la coordination subtile des expirations et inspirations émanant de cette cohorte lente composée de silhouettes avalant obstinément l’immuable dénivelé.  Les difficultés s’enchaînent, les ascensions sont longues et éprouvantes. L’organisme commence à  s’impatienter mais comprend qu’il ne lui sera fait aucune complaisance si bien qu’il se résigne à endurer grâce à un mécanisme dont lui seul a le secret.

Je pense à mon corps. Ma tête avance. Je panse mon corps, ma tête le devance.

La chaleur nous plombe, j’affectionne particulièrement ce contexte caniculaire. La vallée a des allures de fournaise et les crêtes sont balayées de vents glaciaires. Nous devons encaisser les chocs thermiques, courir les cimes jusqu’à Arnuva, 15h03, tourner le dos à l’Italie et passer en Suisse. Autre population, autre contexte, autre difficulté, le monstre Ferret, 16h32, nous égrène un à un et soutire un peu d’ardeur au soleil. La Fouly 17h50, les randonneurs regagnent leurs pénates, nous replions notre égo et revisitons nos fondamentaux.

Emma, mon périple commence à peine.

Champex 20h07. Les jumelles soufflent leurs bougies avec l’Enfant aux yeux couleur glaciers. Je garde mon rythme effréné. Tout s’accélère, de la tête aux nuages, de la poussière aux étoiles que je soulève de mes foulées soupesées. Je calque mon rythme sur les battements de mon cœur et la chevauchée de Jehanne. Je ne suis plus rien. Ni moi-même. Ni une autre. Bovine, 22h24, la nuit nous tend les bras, blanche et mystique. La nuit nous tend ses bras, noire et troglodyte puisque nous vivons, reclus, dans son retranchement comme dans une grotte.

Trient, 23h38, les versants nous déroulent des sentiers accidentés et abrupts. Des lueurs se faufilent en guirlandes à perte de vue. L’immensité nous aspire, nous sautons de roches en racines, le brouillard épais nous étouffe, nous fourvoie, nous disparaissons comme des lucioles derrière les halos formés par nos frontales. Des fantômes sur des tables improvisées nous servent des gobelets d’eau fraîche. Rafraichissements que nous ingérons plutôt par complaisance que par soif car ceux-ci nous compriment les viscères au point de faillir. Catogne, samedi 29-1h13, que c’est bon de sentir la chair dans la peine et la constriction.  Les muscles brûlent, le ventre est gelé, encore un choc à digérer. Les soupes chaudes ressuscitent. Et la France se profile à vive allure. Vallorcine me rassure samedi 29-2h09. Des sentiers de plus en plus chaotiques et caillouteux, des articulations caoutchouteuses qui démissionnent et une tête hargneuse qui renchérit.

Tenir.

J’entends des voix retransmises par le grésillement du portable et m’encouragent à tenir. Famille et amis me soutiennent du fond de la nuit.

Je pense à l’apôtre Pierre épaulant Jésus aux jardins des Oliviers. Aux larmes de sang. Au fil de Dieu fait Homme, je ne suis qu’une femme et j’emmerde le culte! Pierre s’est endormi.

Péché mortel !

Encore

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa

Tout défile. Tout re-défile, Emma.  Mes échecs successifs, mon mal-être ressurgissant des forêts, ma mère, ce linceul qui l’a recouverte définitivement, ses mains croisées sur un chapelet énigmatique, lui filant entre les doigts comme du sable. Qui lui a donc remis ce chapelet? Mon père peut-être ? Aucune idée finalement ! Je ne m’interroge plus je tire sur mes bâtons de toutes mes forces pour en découdre avec cet imaginaire macabre.

‘’Qui m’aime suive ma bannière blanche !’’

Mon chemin de croix ; je porte cette course comme un fardeau, j’ai décidé d’expier mes fautes par l’effort. Oui j’ai péché, par action et par omission, oui j’ai vraiment péché donc je cours à mon supplice. Mon Golgotha sort de la brume. Je m’empresse de rejoindre les sœurs et l’Enfant au regard glacé qui calculent le temps qui s’écoule entre elles et moi.

 ‘’La clepsydre se vide, souviens-toi’’.

Je ne progresse plus, je vole malgré des vertiges qui m’assaillent aux abords des précipices.

Dangereuse volte sur une arête. Le vide en contrebas m’attire. Je tais ma peur et me concentre vers le haut.

Finalement, je vous regagne finalement  en temps et en mémoire.

Ideo precor beàtam Mariam semper Virginem.

Dernière ascension, La Tête Au Vent, 4h23, dans la froidure et le brouillard. La pluie s’en mêle, ma tête inondée de sueur est gelée. Je flirte avec les précipices, les gorges béantes et les moraines gigantesques me tournent les sens comme des femmes lubriques. Je joue les équilibristes, m’accroche à la paroi. Je porte à l’instar du cilice mes vêtements trempés de sueur. Je suis à la limite de la consécration monacale.

Emma!
Emma, je suis une nonne.

Je pense l’Enfant, je pense Leila, je pense Layla, je vous pense, je pense à la chaleur qui m’attend entre leurs bras. La Flégère 5h13, mes voix me susurrent de prendre soin de moi. Plus rien ne me retient, je dévale, je suis une femme caillou, une avalanche, une coulée de boue, je dévale entre roches et racines glissantes et blessantes. A chaque instant je défie l’apesanteur et prends des risques.

Chamonix, samedi 29-6h28 : Layla me tend l’enfant dans les bras, je passe la ligne ! Les filles sont là, attentives et intentionnées. Ca me touche. Ca m’émeut. Ca me retourne. J’entends toujours les voix déformées par l’amplificateur du portable. Mes amies du fond de la nuit me parlent, me félicitent, me congratulent, m’aiment. Elles sont ma chair et mon sang qui bouillonne !

J’ai besoin d’elles Emma! 

Ils m’apportent le soutien, le réconfort, la motivation.

J’ai passé la ligne. J’ai besoin de leur parler, de leur dire combien sans eux…

Quelle ligne finalement ?

L’arrivée de quoi ? De qui ?

D’un aboutissement. Je ne suis rien ou pas grand chose. Au bout de plus de 20 heures, je n’ai pas plus de réponses. Je sais que je ne suis rien et encore moins devant l’immensité des Alpes mais c’est un tout qui m’apporte la sérénité mentale d’avoir approché le mystère originel.

Une énigme que je ne mesure même pas.

Ainsi j’ai l’impression d’appartenir un peu plus au pas grand chose universel.

Toujours cette difficulté pour moi de trouver ma place dans la société et d’adhérer au système qui la régit.

Une larme s’échappe et ruisselle le long du cou diaphane de l’Enfant comme un filet volubile de neige fondue sur le galbe d’un rocher. Je sanglote un peu. Layla est là, maternelle, attentive, accrochée à mon regard emprunt d’altitude. Elles sont toujours là, à mon chevet, depuis toutes ces années de quête et de fuite perpétuelle. Des années à soutenir cette folie d’aller au bout de moi-même.

Je ne me suicide pas.

Je ne m’assassine pas malgré les traumatismes que génèrent de telles épreuves.

Je me renais dans la douleur.

Je me ré-enfante au nom de maman.

Omnes Angelos et Sanctos, et vos, fratres,
oràre pro me ad Dòminum Deum nostrum.

Misereàtur nostri omnìpotens Deus et,
dimìssis peccàtis nostris,
perdùcat nos ad vitam aetèrnam.

 

Bien à vous.

Bien à toi. 

 

Par Ines de Saint Lambert
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