Chère Leïla,
Tu vois, je n’ai pas grand-chose à écrire même en faisant le tri dans ma tête. Les
feuilles s’entassent au pourtour de mon bureau, les fichiers, les dossiers et quelquefois des rebus d’idées, le tout reclus, à la périphérie de mes rêves et de tentatives de notes expéditives,
encore. Si lointaine et si proche, la conception de l’œuvre et de la projection de moi-même en son sein.
Je réfléchis.
Hier, j’ai caressé Nancy, un rien calme et printanière, sortant à peine de sa léthargie hivernale, celle que j’aime patiemment, dans les rues, quand les anges de la nuit échappés de l’ombre
marquent les trottoirs de leurs empreintes blondes. Une cuisse offerte, un parfum, ma pensée flânant de l’échancrure au tapin. J’envisage le pire au toucher du canal. J’attends, j’attends de
lire, de saisir au vol, une dernière désobéissance. J’attends la chaleur, surtout la chaleur, le soleil dense et l’asphalte brûlant pour astreindre mon corps à l’effort qui
use.
Et les heures tournent, immorales.
Je m’imagine déjà.
Tu sais, au moindre craquement du parquet, aux moindres gazouillis de sa bouche laiteuse, j’irai telle une mère, plonger ses yeux dans les miens, brouiller tes mots dans les siens, je lui transmettrai le linéament fallacieux de l’expression écrite. Lui, emmitouflé dans ses couvertures, la joue crémeuse, moi, gauche de mon errance, à tout va, à tout singer de ma plume retorse de contractions utérines. Mon corps las, hébété devant lui, éclairé du flanc des glaciers, soumise à mes propres dérèglements, à mon unique volonté de gravir, à l’entour. J’irai moins haut, j’irai moins loin, mais serai prompte et plus réceptive à la souffrance, plus précautionneuse à finir en croix, mordue de crampes, tétanisée à la rampe qui me monte aux cieux J’ai méticuleusement besoin de prévoir pour recommencer.
Recommencer quoi ?
Mon supplice, ma supplique subliminale vers toi chère sœur.
Cette lettre cathartique, écrasée du surpoids des addictions de mon cœur. Ma rage est rancie. J’ai vieilli, à force de dénivelés et d’abstinence, à coup de rudoiement de mental, de conditionnement de volonté et d’obligeance. On a rien sans rien, sans le respect d’autrui, sans le respect des siens, on a encore moins que rien. Je vous déteste et vous aime vertigineusement, à porter des cimes pendant neuf mois, je vous aime méthodiquement.
J’imagine bien que tu ne saisis pas le sens de cette missive. J’imagine bien et pourtant, je te raconte tout, avec mon langage à moi, combien, au fond, j’ai besoin de te lire, les autres et toi.
Toi et les autres.
Je garde des images plein la tête. Un goût de neige, un goût de roche, un parfum de périple et d’accroches. Je n’ai rien trouvé de mieux que de moisir des années en silence pour entreprendre enfin l’impensable pour moi.
Que comprends tu de ma geste ? Des élans, des restes de folies adipeuses, à l’époque où il me fallait boire et manger pour occuper l'espace. Etrange masse que la mienne, zébrée de vergetures et bouffie de forfaitures.
Je te raconte combien tes lignes que je glisse et renifle dans la marre intimiste des écrits journaliers que je chevauche clopin-clopant me sortent de l’embarras. J’ai du mal à te sortir de ma tête, j’ai du mal à me lover dans la mienne.
J’ai du mal à t’écrire.
J’ai du mal à m’inscrire dans le quotidien.
Je végète, je transgresse, je touche.
On me rabroue, on me convoque pour me taire, je me paresse pour me plaire. Je me range à mon bureau, je vais de blog en blog, le tien, j’ouvre le tien et me lie à tes fresques ondulatoires pour la vie.
Merci de tout.
Bien à toi.
Inès
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