To Anne,
To Anne pour reprendre l’intitulé d’Emma.
To Anne en guise de retour après Noël et dans le but de parachever ma dissection. To Anne
parce qu’en retrouvant tes écrits, j’ai succombé au charme de ton message télégraphique:
- Inès, reprends ton écriture, s'il te plaît. Besoin de te lire...
Il ne m’en pas fallu davantage pour me sentir transportée, ravie, presque utile, profondément touchée, déstabilisée, décomposée et sensibilisée à
jamais.
To Anne parce qu’en te lisant, je me retrouve dans cet enchevêtrement de crises de
delirium tremens et de dérives sédentaires. Des fleuves de denrées alimentaires m’ont traversé le corps en y laissant d’innombrables et non dégradables dépôts d’acides gras trans,
plaqués dans les artères et stockés dans les flancs pour que le cœur fibrille. La roulette de ma souris s’emballe, du bout du doigt, je la déroule, elle me précipite dans ta lecture. Je me
retrouve dans tes hôtels, je me retrouve dans tes douleurs éparses à l’instar de celles que tu t’infliges, à la lame, pour t’acquitter de dettes artificielles, à la larme de ta solitude
déshydratée d’alcool. Je me retrouve dans tes rues glauques et me perds dans tes silences sous de sales enseignes clignotantes. To Anne, et que dire de ton échange épistolaire avec Emma, Emma à
qui je dois des réponses profondes et accomplies sur mon travail d’énonciation. Je recule, ne trouve que des mots malhabiles mais entends la distorsion de ta musique de soutènement.
J'ai peur.
Je suis éprises de ta plume et m’enlace aux bras de tes meurtrissures. Je suis éprise de tous vos mots chères sœurs de souffrances ainsi que de vos visions d’horreur, de camps d’extermination aux
chairs décharnées aux stupres de Sobibor. L’épurement, je dois penser à l’épurement de mon style ethnique, à l’affinement d’une prosodie cadavérique en faisant fi de la redondance et de
surabondance lexicale - Noël est passé mais reste cette frénésie d’avaler, de me remplir de tout et de n’importe quoi. Je sens le bourrelet ceindre et jetter son dévolu sur mon ventre encore
si plat. Juste quelques kilomètres, le soir, à la lampe rivée sur le front dans les rues éteintes de mon village pour garantir le crématoire à mes calories J’ai cherché comme les
haruspices à lire dans le charnier des victuailles du réveillon le tracé de mon avenir – pas le moindre linéament, pas la moindre divination, pas la moindre réjouissance encore que l'enfant,
P.M., encore que l'enfant, puis même! J’ai souffert de me remplir jusqu’à désoeuvrement, jusqu’à ce que mon ventre se torde et trébuche de douleurs et d’écoeurement à la cuvette de
toutes les déjections d’un peuple de côlons retors, mais en vain. Je m’empoigne, je m’emprisonne la bouche de mastications délictueuses et chocolatées qui me procurent le dégoût de moi même.
Heureusement, le nord est descendu jusqu’à moi, sincèrement, j’étais bien dans le giron de cette autre famille. Je me suis enlaidie, alourdie, je me
suis remplie méthodiquement par le canal oesophagien de lourdeurs stomacales et d’ondées éthyliques. J’étais bien mais me condamne à l’abstinence et travaux de l’effort forcé pour avoir
succombé aux tentations bachiques.
J’étais bien, il n’y avait personne, juste un mot de Camille s’échappant, dans la sainte
nuit de Noël, de la hotte du vieux bougre jusqu’au ventre rond. J’étais bien dans cette chaleur humaine, juste à la bougie et aux faisceaux du feu de bois parce que la tension haute était tombée
en émoi.
To Anne, to Emma, pour votre échange qui n’en finit pas de m’empoigner, pour vos lignes qui n’en finissent pas de m’assaillir, pour ces millions de Morts dans les camps qui ont séché avant nous.
To les autres, je pense très fort à vous chères et chers lectrices et lecteurs. Je suis en manque de temps d’écriture, je dois me refaire une santé syntaxique. Je sens bien que je butte. Et vos lignes tombent comme celle décrochée des cieux de ma fidèle Dolorès. En remerciement de tous vos mots. Je manque cruellement d’écrire parce que je vis des jours ni pis ni meilleurs.
Bien à vous.