Le Nord ?
Il faut que je le raconte tel que je l’ai vécu.
C’est vrai que je l’évoque sans cesse mais ne l’écris jamais, le Nord ! C’est vrai que je dis toute ma fascination pour cette région mais ne la dépeins jamais, le Nord !
Cette fois, je m’enferme dans mon bureau, me cloître une énième fois pour me souvenir de ma rencontre abrupte avec ma terre adoptive.
C’était la deuxième grande destination de mon adolescence, le Nord, par les rails, par la RN44, par l’A26, passer la Champagne et la Somme, croiser les terres labourée d'obus, prendre l’échangeur jouxtant Cambrai pour sortir entre les briques rouges de Marquion ! Raconter mais comment, voilà des années que je monte et descends, des années que je sillonne cette région de Bollaert au terril, de la mine à la mer, de la ducasse aux moules, des chicons à la bières, des chocolats aux Places, de Colas à Jacqueline, de la Belgique au Crinchon, des pavés aux boves, de l’andouillette à la boutique à savon, du Beffroi d’Arras à ses baraques à frites, surtout celle boulevard Carnot. Mais comment parvenir à condenser toutes ces années d’effervescence en un écrit seulement. Le Nord, je l’ai pris de plein fouet, avec son lot de vacarme au pied du bloc OPHLM qui a su m’accueillir et m’ouvrir aussi grand les bras que le coeur, avec ses portes qui claquaient et ses cages d’escalier qui refoulaient l’urine, ses clébards qui aboyaient indéfiniment sur les passants sans mobile et ses relents de puanteur de shit. Du Nord, j’ai appris le désordre éthylique, à slalomer entre chômage et dépression, à sauter les repas équilibrés pour des substituts en canette de chez Timy Market ou en dosettes de chez DIPIPERON. Au Nord, je me suis résignée à flotter sur les décibels avant de me laisser porter par la douceur et la fraîcheur des flots bleus d’Hardelot. J’ai connu l’éclaboussure des voix éraillées qui passaient du rire aux larmes. J’a été prise d’assaut par des contingents de télévisions qui vomissaient, non stop, tout leur assortiment de jeux clinquants et de séries qui tuent, quand celles-ci, n’étaient pas reliées par des consoles, à des gamins braillards. J’ai saisi qu’entre les colonnes de murs gris où le tri sélectif se faisait par les fenêtres, que l’ambiance était plutôt parabole porno, canette promo et tango médocs, le tout sous l’œil protecteur des tronches de lares Zinédine Zidane, Lady Diana et Jean Paul II. J’ai appris, entre le crépuscule du béton et l’aube de la ZUP, qu’il arrive parfois, que les oiseaux, perchés sur les rares branches, soient supplantés par des sachets plastiques, et réveillés, bon gré mal gré par le chant adultérin des rixes conjugales ou par les étouffantes vapeurs d’hydrocarbures émanant des feux à l’âtre de voitures. J’ai entendu des rumeurs se croiser de bloc en étage, le couvercle des poubelles claquer et le verre émettre des cliquetis d’ivresse et de débris. Les divorces se finalisaient au balcon dans l’esprit shakespearien de Roméo et Juliette. Il n’était pas rare de croiser une menue fille mère allaitant sa progéniture sous l’œil attendri d’un pédophile en ballade et complaisant ou d’imaginer au fond d’une cave, une jeune promise, sous le joug de son bien-aimé et de ses convives, discutant, allègrement, des modalités de sa prochaine tournante. Dans l’entrebâillement d’une porte, pointée d’un judas, une dame ensevelie sous une avalanche de crédits et de bibelots brassait la poussière alentour de la puissante mâchoire d’un American Staff de compagnie. J’ai compris que le temps passait ainsi, à égrener des photos, des vidéos de vacances passées dans le camping d'à côté et de famille, installée juste au dessus, les larmes arrosant les fleurs artificielles pour donner plus d'éclat à l’ennui. Chaque foyer dénombrait les interpellations, les effractions, les morsures, les feux de squats, tentatives de suicide ou de viol. Et pourtant, le locataire m’étonnait, naviguant dans son couloir, dodelinant comme un spectre fatigué des incidents de la vielle, il reprenait sans sourciller, au petit jour, les manies de son quotidien. L’interphone reproduisait la voix métallique du facteur, les mères aux yeux cerclés de cernes noires emmitouflaient des gestes, on ne peut plus maternels, leurs petits qui filaient à vive allure dans les allées bordées de déjections.
Je sortais de ma lorraine et entrais en collision avec la banlieue arrageoise bardée de préjugés paysans J’allais la craindre, apprendre à la connaître pour finalement l’apprécier et succomber à son charme pour ne plus m’en défaire. Je découvrais Arras, je découvrais les campagnes environnantes, je prenais la route du large via Saint Pol, je foulais le sable, je touchais la mer, j’allais ramasser les moules marinières au fort de l’Heurt et apprenais à les cuisiner avec du vin d’Alsace. Je respirais la Belgique, les pavés du Nord, le fond des mines, les corons, j’aimais les gens au large sourire, aux trognes patoisantes et écoutais indéfiniment Bachelet. Le Nord me montait à la tête, me montrait ses blessures à Vimy. Je me confiais, lui rapportais les blessures de Verdun. Le Nord me contait la captivité de Jeanne, je reportais mon départ à tout jamais.
Arras-Nancy ! Nancy- Arras ! Je digérais le choc des cultures.
Forcément, je ne suis pas satisfaite de mon écrit car pour moi le temps presse. Je vous le
laisse ainsi dans la foulée de mes occupations et dans sa maladresse.

Mais le Nord, ce n'est pas que ça...c'est tellement d'autres choses que je raconterai au fil de Lettre à Leylia. Seulement, il fallait bien que je commence par le commencement.
Bien à vous.


