Voilà, il me fallait bien rentrer un jour, je n’ai pas choisi l’heure, je n’ai pas choisi l’instant, j’ai juste dit stop et fait demi tour. J’ai coupé court à la mer après une dernière
inscription sur la plage et un dernier baiser porté aux vagues. Il y avait le bleu infini, la ligne imaginaire que l’on appelle -horizon - le sable
croustillant sous le pas calin, les falaises et la côte, et à l'autre bout de nos yeux fripés, traînant le faste de son royaume, la Grande Cousine Bretonne aux dents étonnamment blanches. Je garde trop de choses que je ne parviens pas à décliner. J’aurais aimé tout énumérer, des bateaux
massifs aux coteaux onduleux, des sentiers perchés, aux petits hameaux nichés entre le galbe des collines et les crêtes des cités. J’en ai le souffle coupé tellement les mots me manquent. Ma tête
est remplie de terrils, de corons et de vagues…et je n’ai presque rien à dire. Le nord de long en large pour finir par battre la pavé de la grand place d’Arras à déguster des pâtisseries
enroulées et chargées de sucre qu’ils surnomment des drops. Je me suis emmurée de briques rouges, de façades blanches surplombant des portions de falaise, j’ai aligné les mâtures et entassé le
gréement dans ma mémoire de lorraine expatriée, aligné les quais, dévisagé les pêcheurs, les filant même la nuit jusque dans leurs sentiers cyclables, et humé des seaux de moules, à en pâlir d’envie, remontés en bordure et lavées par des gamins habiles et dégoulinant de rires. J’ai vu les enfants et les anciens vivre du large.
J’ai vu, mais il me manque les mots. Je dois à nouveau voyager dans mes livres et forger au soufflet du savoir la lame du vocable. Mes valises se défont, j’ai du sable dans les bottines et
de l’iode dans les poumons. J’ai vu le soleil tomber dans l’eau sans s’octroyer le moindre remous. J’étais tout là haut, rivée à ces images d’immensité, arrimée au nez du mont d’Hubert, entre les
deux caps. Je n’ai pas tout compris, je n’ai pas tout regardé car trop à voir. J’ai le souvenir de la petite place de Marquise en effervescence, la porte du bar ouverte sur la rue et des faces
boucanées de tempêtes à enquiller des pintes. Je garde le souvenir de cette intimité fourmillante de monde et grouillant du Nord. Difficile de s’en défaire, difficile de rompre avec les
lieux, difficile d’imaginer que la vie existe autrement, sous une autre forme et qu’il me faut rentrer chez moi dans mon petit village où m’attend la fumée de ma cheminée. J’avais au bout de mon
nez rougi, l’image du triptyque d’antan – curé, instituteur et maire – entourés de leur campagne toute dévouée à l’évènement dominical. Je sais qu’il me faudra du temps pour tout
décortiquer, je sais qu’il me faudra du temps pour faire un véritable tri sain et serein. Je reviendrai sur tous ces détails ingérés, sur vos écrits effleurés quand je serai parvenue à faire le
vide et renouer avec mon quotidien.
J’ai vraiment la tête ailleurs et ce soir.
Nancy m’a ouvert ses artères pour me laver l'air marin de son sang.
La mer s’est retirée en emportant Myla-Jehanne. Je savais qu’elle allait me la reprendre et qu’il me faudrait patienter encore, que la réalité, loin de mes rêves se payait mon imaginaire scabreux. Tant pis ! Mais les mots, l’écrit, il me faut les conduire jusqu’à terme et peu m’importe le sable…il me faut écrire encore contre vents et marées. Que rien ne s’arrête mais continue, car tout commence seulement! Je sais, le cœur que j’ai laissé dans l’eau du Nord et que je me dois, tantôt, d’aller quérir pour lui transmettre le battement.Bien à vous.