<< Chère Marthe,
J’ai mal de ce départ brutal, et de cette nuit vide, j’ai mal, même très, de la ville qui t’appelle et m’a fait saigner de sa longue lame, la vie et ses nausées, les mots qui blessent et le passage qui délaisse là, sur le carreau, l’adieu à portée de main…je comprends ce qui t’habite et la douleur qui te hante. Mais tu me laisses plantée dans la nuit, le dos aux arbres, sous les étoiles face à la terre épaisse et meuble et grasse des pluies passées. J’ai quitté la voie pour m’engager dans les sentiers, seule, et sentir, j’ai quitté la voie et les lueurs, pour décompter les heures et les maudire. Je conçois ce quelque chose qui t’habite et ce besoin de partir, je conçois l’appel des autres, du tout quitter, même nous, pour recommencer à zéro, peut être, et balayer du revers de la main, notre histoire. J’ai tout compris, dans la nuit froide, à ravir les sentiers, à déférer la voie sous la lune, à rompre avec les lueurs qui se déposent et le vacarme qui fouille le sous sol et meurt sous nos pieds.
Je sais qu’il te faut réapprendre à aimer les autres et surtout te départir de notre médiocrité misanthrope. Je sais que tu dois faire fi de ta sensibilité
pour revivre. Je m’en veux de détester le monde et de ne rien t’apporter d’autre que des rumeurs.
Toi qui aime tant les autres, comme je dois te paraître exécrable!
J’ai semble t’il plus rien à dire. Je suis vide et la nuit m’absorbe, loin des lueurs, à l’approche du virage, à l’abri du vacarme et des tiges armées qui délitent la roche. J’ai senti le froid
briser mes épaules alors que je n’avais qu’une chose en tête, marcher à tout rompre et saisir les mots de ta terre.
Réapprendre à aimer les autres, à se rapprocher d’eux, à les côtoyer simplement, ne plus avoir à subir mes assauts. Nous sommes dans notre microcosme à nous ronger les sangs, encerclées de nos lueurs, à éponger la nuit, à ranger les étoiles pour libérer le jour.
J’ai conscience que tu ne veuilles plus t’enterrer dans l’ombre et le mensonge.
Tu veux que je t’aide à partir ?
C’est ça ?
Je suis prête à te libérer la gueuse.
Faut il que je fasse le geste ingrat, le mouvement terminal, le dernier geste, celui qui abrège les souffrances, veux tu que j’étouffe les battements de ton cœur, que j’euthanasie tes sentiments, veux tu que je donne la mort à ton amour, qu’un tombeau se referme sur notre histoire, que plus aucun souffle n’envenime la flamme qui nous tenait en haleine. Tu sais, je pense à ma sœur…quand je t’écris tout ça, je pense à elle.
Je vais t’arracher la perfusion qui te retient en vie, je vais t’arracher les mots qui s’entêtent à activer ton cœur et les maintiennent dans un amour artificiel. J’ai voulu le faire des centaines de fois car je pense à ma sœur.
Des centaines de fois, partir et tout rompre.
Je veux que tu sois bien et que tu vives librement, loin de ces lueurs, du vacarme qui assourdit et de cette nuit épaisse, ouverte sur ta terre, comme un ventre rond, rond comme l'antre de Myla.
Et ton regard dans les étoiles, accroché au hasard, poursuivre, bien qu’elles te soient trop hautes, pour fuir !
Veux tu que je te fasse la courte échelle?
Promis, personne n’en saura rien, promis, et surtout pas sœur !
Veux tu que je t’aide à t’agripper au quartier de lune pour te hisser?
T’offrir l’autre côté et nous oublier.
Bien à toi.
Leila. >>