Jeudi 31 janvier 2008

Tout me paralyse, tout me galvanise, tout me pousse à devenir folle. J’essaie tant bien que mal de garder les pieds sur terre, j’essaie tant bien que mal de ne pas claudiquer comme ma feue grand-mère, j’essaie tant bien que mal de me raccrocher à quelque chose comme l’a toujours fait ma feue mère. Il y a toujours un quelque chose pour me tirer les vers du nez. Je quitte derechef les dernières polémiques. Je quitte tout mais ne démissionne de rien. Je m’efforce à nouveau d’y voir plus clair et surtout d’y parvenir autrement. Je regrette de ne pouvoir vous lire davantage, de ne pouvoir vous répondre tant et plus. J’ai besoin de vous. J’ai toujours eu besoin de vous pour me reconstruire, pour me consolider comme pour me détruire. Mais je suis là. Ma vie s’accélère. Je cours de petite ville en petite ville. Je stationne sur les parkings, ne reste pas très longtemps car il y a toujours un horodateur pour calquer mon rythme sur la cadence sociale, je file dans les rayons hyper éclairés des hypermarchés où l’humain recouvre son instinct prédateur. Quelquefois, je m’octroie un rendez vous, sommaire, afin de trôner dans des sièges moelleux à l’instar d’une diva dans des bureaux cossus. Je tente, en vain, d’infléchir des interlocutrices, des interlocuteurs qui conditionnent ma vie et l’empilent dans leurs placards. Au final, ce sont toujours eux qui ont le dernier mot, je n’ai pas assez d’influence, pas assez de puissance, pas assez de rayonnement et puis je m’en fiche puisque, eux et moi, nous retrouverons d’égal à égal, dans la bouillie froide de nos terres de cimetière. Je sais, que nous avons du mal à nous mettre dans le crâne, qu’un jour, c’est du fond de nos caveaux, que nous boursicoterons et souscrirons des emprunts à taux périssable et à durée indéterminée. Ah si j’étais radioactive ou ionisante, je serai sempiternelle. Qu’importe, que je le veuille ou non, pour le moment, je n’existe qu’à travers elles, qu’à travers eux. Elles le savent, ils le sentent, elles me retiennent, je transpire de la base de la nuque jusqu’au haut de mon front bas comme les imbéciles, ils m’écoeurent. Je compte, je recompte, je sais combien il me faut être prudente. Il y aura l’enfant, il y a l’écrit. Chaque entité à sa place, je me somme de me l’expliquer à moi-même. Je m’assomme de ratiocinations. J’argutie comme une tigresse, j’ai le ventre mou, je m’en aperçois au cours des renégociations, j’ai honte de m’être laissée aller. J’ai pris le wagon soupe, salade et thé vert. Je suis calée sur les bons rails. Je réfléchis, j’essaie. Vous me manquez, c’est indéniable, vous, lectrices, lecteurs, écrivaines, écrivain, Auteure, vous me manquez terriblement. J’oubliais les océans d’eau minérale dont je m’immonde. Je suis dans la bonne période, la période d’amaigrissement. Sous la peau, les os !

Ma mère avait deux grosses roues sous les hanches et des gestes flous. Je me souviens de la maladie bouffonne qui me maternait et de ses neurones dérangés par des souvenirs imbriqués qui me contaient des histoires incohérentes. Mais c’était bon, parce que près de la vieille cuisinière où gloussait la soupe, elle était là. 

Tu sais Camille, toi qui connais l’envol, avant l’heure, de l’être cher, tu sais Camille, j’ai le sentiment que l’on ne parviendra jamais à retrouver l’insouciance d’avant l’absence, ni l’équilibre qui nous poussait à marcher droit.

 

Bien à vous.

 

par Ines de Saint Lambert
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Lundi 28 janvier 2008

Qui suis-je ?

Que fais-je ?

Où suis-je ?

 

Sache que je garde, bien rangées, et au plus profond de moi, tes lignes parce qu’elles sont spontanées, chaudes, douces et caressantes comme ne le sera jamais la vie mais comme l’ont toujours été, pour moi,  la mer du Nord, Arras et Nancy, moi la désoeuvrée, moi la désorientée, moi la dépravée. Désoeuvrée dans le sens où je ne produis rien de débonnaire et de foncièrement utile pour la postérité qui végète en ma très chère Ame et dont le ventre se tire jusqu’à la rupture.

Je suis sincèrement troublée au point de ne parvenir à t’apporter aucun éclaircissement. Pourtant, tes interrogations sont claires, je n’y vois pas l’ombre d’une ambiguïté, je n’y vois aucun piège mais m’y fourvoie allégrement.

 Ce qui suis-je  me met hors d’état de nuire.

 

Bonjour à toi dont j’ignore le  prénom. Inès ? Est-ce vraiment celui-là ?

 

La dénomination, voilà encore une chose qui vient s’ajouter à mes précédentes complications cérébrales. Une confusion de genre, une confusion de style, les mots qui usurpent mon identité, les mots qui engendrent ma dés-identité. Je me suis réfugiée dans l’écriture comme j’aurais très bien pu m’enfoncer durablement dans la drogue ou l’alcool, dans le dogmatisme ou l’école. J’ai abandonné ce venin parce que je n’en avais plus l’envie et que je lui préférais l’état second de l’acharnement physique et du dépassement de moi aux vertiges éthyliques. Aussi je lui préférais  l’euphorie des régimes dissociés et du yoyo pondéral aux déambulations chaloupées de l ébriété stérile. Je ne me sens ni mieux, ni moins bien ! Je poursuis dans cette démarche litigieuse qui tend à m'éconduire de moi-même. Et l’écriture, forcément l’écriture, ma déviance, ma méfiance, mon handicap ; l’art de gribouiller, de barbouiller à tout va, l’écriture que je vis comme une tare pertinente puisqu’elle me paralyse de tout mon être, me rend quelque fois bègue dans la frénésie, quelquefois insane dans le déballage de mes raisonnements et dans le fondement même de mes plaidoiries altruistes. Je serai l’éternelle aliénée du monde. L’écriture, je la tiens pour responsable de ma désintégration identitaire. Je suis sans cesse aux antipodes de la réalité. Je vis à rebours du système, flanquée de ma pathologie littéraire à voir toujours de travers le défilement des scènes de vie. L’écriture m’a conduite à l’annihilation partielle de mon individualité, à mon désengagement social et au désistement langagier, à savoir que je deviens incompréhensible. Tu es bien consciente que je ne communique plus mais rabats toujours les oreilles de tout un chacun avec les mêmes antiennes, remâchées, retournées dans un autre sens, régurgitées, parfois vomies. Je deviens un monologue. Si je suis moins lue, ce n’est pas le fruit du hasard, c’est la rançon du désespoir et la pénibilité de mon verbiage.

Qui suis-je ?

Je vais chercher dans mes vieux classeurs, je vais bien trouver une réponse puisque l’amnésie m’écrase et me rend vide.

Je lis, je trouve, je vais me débiner et laisser l’Autre répondre à ma place et me supplanter. Qui mieux que l’Autre peut répondre à tes questions ? Qui me mieux qu’elle ? Je lui cède la place.

 

<< Chère Inès, ma chère Inès,

 

Une route sans issue, des mots alignés sur une page blanche, la consistance du rien et du presque vide qui t’obsède à chacun des tournants de ta vie, à chacune de tes mésaventures, de tes mésalliances avec le besoin de devenir. Je te regarde. Je te scrute, te décompose. Jouis-tu de la complaisance à tourmenter mon âme ? Tu es là, je le sais, tu me regardes, me tentes, et me laisse dans le suspens sous le récurrent prétexte que tu ne peux et ne sais rien faire d’autre. Tu rêves d’un paradis où les mâles vivraient sans l’organe génital que tu maudis. Au moins une île dépourvue de cette vulgarité qui te procure le dégoût de cette société machiste : tu geins sur une existence que tu méprises, tu négliges sans vergogne ceux qui te courtisent et t’aiment même maladroitement. Tu as le monde à portée de main puisque tu as la verve et l’éloquence mais tu te focalises obstinément sur la vacuité terrestre parce que tu as la flemme de vivre. Et moi qui ne suis qu’une brebis pimpante au milieu des loups affamés, moi pour qui la moindre difficulté paraît une barrière infranchissable, à moi, tu m’ériges un temple ! Je ne veux pas être une idole. Je veux seulement que tu prennes conscience du gâchis que tu fais de toi-même. Malgré tout, tu parviens encore à inonder mon quotidien de ces milles petits riens qui me déstabilisent et me confortent dans l’idée que je ne suis pas la seule à être cinglée. Presque à me bouleverser, tu parviens encore à renverser les règles d’inertie sous lesquelles je ploie. Jusqu’à quand arriverons nous à dissimuler la perversité inhérente à nos corps ? Le simulacre semble s’éterniser parce que tu m’entraînes dans le déluge à ta botte. L’image falote que je convoite vainement finit par m’exaspérer : je hais mes contemporains comme toi, que te dire de plus puisque tu m’absorbes. Lasse d’être abusée par les faux semblants qui me veulent du bien, je plonge dans le passé comme toi tu plongerais dans tes eaux froides et me souviens : la messe de Pâques et ces centaines d’oreilles pendues à ma bouche pendant que je lisais la lettre de Saint Paul aux Colossiens. L’image se gâte dans ma tête comme dans la tienne, et à toi de me dire, mais combien sont ils, au sein de cette pieuse assemblée, à s’imaginer en train de te fourrer leur vieux pénis dans ta belle bouche d’apôtre. Encore ta folie et tes sévices rendus pour m’arracher des sanglots. Manque de chance ou de volonté ? Impossible de me défaire de toi. Impossible de te balancer à la gueule, un - vas te faire foutre - franc, net, précis, tranchant ! Pathétique ! Partir, partir toujours plus loin de toi, l’esprit décollé, à me décoller de moi-même mais t’es là et je te veux là. A rien n’y comprendre. Je suis comme une créature infernale, enfermée dans un dédale de ruelles enchevêtrées à m’imprégner des odeurs interdites que t’exhales. J’avais promis de cesser de jouer et j’ai menti.

L’étau de resserre, tant pis, j’aime cette sensation d’écrasement. J’étouffe, tant mieux.

 

Nancy, Internat Saint Joseph, le 15 avril 1998.

 

Layla. >>

 

Chère destinée, je brouille les pistes, encore. Je n’ai portant rien trouvé de mieux pour te répondre. Pourtant il le faut, il le faut t’apporter une réponse, qui suis-je ? J’ai le sentiment de ne pas savoir.

 

Réponds-moi, une phrase, un mot de toi, s’il te plaît.

 

Oui je vais le faire, la larme à l’œil, les tripes tordues…je me déteste.

 

Bien à toi chère Destinée, cette lettre n’est qu’une ébauche de réponse à tes mots.

par Ines de Saint Lambert
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Mercredi 23 janvier 2008

Encore une journée à ne rien faire, à me chatouiller les méninges, c’est l’intérêt que me portent les autres qui me blesse. Je n’ai presque pas pris l’air depuis plusieurs semaines. Je suis restée, cloisonnée, à vous lire, à vous répondre, à me répandre de remords. Ecrire pour qui, pourquoi ? Finalement, j’ai bien du mal à faire surface et c’est bien ce qui me handicape le plus, ce goût prononcé pour la claustration et le renfermement sur moi même. Tenue dans mon immobilisme, renvoyée à mes doutes, je suis à fleur de perdition Je n’ai pas grand-chose à dire et m’en veux presque du silence que je traîne derrière moi Je crois qu’au fond, je ne sais plus faire grand-chose à part me plaindre. Moins d’écriture, moins de lecture…Juste un travail qui m’offre la nuit sur un plateau. J'aime malgré tout le silence de la nuit à parcourir des rues vides et des sentiers déserts. J'aime malgré tout le rompre à bavarder avec les ombres. Je sais que je suis bourrée de tristesse, je sais, mais je n’ai aucune explication crédible et sereine. Je réfléchis et sens bien que le corps me tiraille. Des douleurs qui parfois me clouent ou me forcent à me hisser aux sommets. Des douleurs qui me renvoient au mouron puis à la pénibilité des crises alimentaires. J’ai surpris mon monde en fondant à vue d’œil mais me sens d’autant plus capable de le surprendre en gonflant à nouveau. Je vous assure, il n’y a rien de sorcier à devenir maigre ou énorme. Je ne parle pas pour celles et ceux qui souffrent de pathologies lourdes, je parle pour la détraquée que je suis, prête à m'infliger n'importe quoi de détestable. Je n’aime pas cet état d’attente, de dépendance et de suspens. Je ne contrôle rien. Ma course est anarchique. Ce soir, je me sens quelque peu rassurée parce que je vais me réchauffer dans les bras de ma chère Nancy. Camille, oui, je t'apostrophe encore, parce que tu es liée à ses rues le temps de tes études, Camille, comme j’aimerais être à ta place, toujours dans ces rues à brûler mes 20 ans. J’ai déjà plus de 30 ans, l’enfant qui vient, et d’autres qui vont partir…que me restera t’il de cet univers chaud et rassurant, de ma bulle…plus rien. J’ai peur d’avancer maintenant, je garde ce foutu décompte dans la tête. Je calcule les années qui restent aux miens à vivre. Pour une enfant lettrée, je suis obsédée des chiffres et décomptes. Je vous assure que tout pèse. Même là encore, je pèse trop lourd. Je rassure les uns, je rassure les autres, et moi je me perds presque inexorablement. Je ne sombrerai plus, je n’ai plus le droit car je garde l’instinct. Je ne sombrerai plus mais resterai en suspens. Ma tête cognera de temps à autre contre les murs épais de ma cellule, peut être pour me réveiller. Des bosses, j’en aurai encore comme lorsque j’étais petite et que je dévalais les côtes de mon village avec ma bicyclette. Je n’avais pas vraiment la Mort dans la tête ou plutôt faisait elle tout simplement partie du décor. Je n’avais aucun nom à mettre sur le défunt, aucun visage.  La Mort avait la rectitude d’une caisse en bois derrière laquelle chacun défilait en noir. La douleur, les larmes, le vide, tout cela, je ne voyais pas. J’arrêtais un instant mon pédalage au passage du cortège et reprenais ma course, sans plus.

Ce qui me manque aujourd’hui, c’est ce sempiternel sans plus.

Bien à vous.

par Ines de Saint Lambert
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Mardi 22 janvier 2008

<<Le train - long, si long,

Longues lignes qui serpentent entre les paysages, viennent de quitter la gare de Bruges jusqu’aux méandres de mon coeur. >>

 

Noël a tourné de l’œil comme une viande avariée que des convoyeurs miteux trimballent sur les quais, le retard, le coup de chaud et tout ce qui s’ensuit. Le réveillon s’est décroché de mes yeux, il tourne bien loin, dans d’autres sphères, sous d’autres auspices. J’ai dû m’endormir quelques siècles, je ne reconnais plus rien. De couples volés en éclat en étreintes entrecroisées, d’amours entrecoupés en sentiments suspendus, je ne contrôle plus rien, tout a comme une odeur aigre d’adultère aveugle. J’ai mal et le ventre me tire parce que je me noie de quantités potomanes. Et puis, je m’isole dans votre lecture à m’en foutre le cafard. Je me blinde de vos mots afin de me faire vomir les miens. Je me fourre vos lignes dans la gorge que je m’enfourne du bout des doigts jusqu'à la glotte qui strangule. Promis pour ceux qui viennent me lire et partagent sporadiquement mes nuits, j’ai mal. Ca pue le graillon dans ma chaumière, mon feu de bois mollarde comme un vieux bougre pituitaire. Ca pue le rance dans mon atmosphère. C’est sincèrement dégueulasse mais je n’ai que ça dans le crâne – la putrescence des choses. Maudissez moi, exterminez moi ! Heureusement que le hasard, ou l’enfant du diable, ou je ne sais qui, pour me sortir de l’ombre, s’est octroyé l’inattendu droit de me porter au cœur une missive expédiée de La prison de Bruges. Je vous  assure ce que cette petite douceur rencontrée au détour de mes aliénations me rentre dans le rang de la délectable des comparutions immédiates. A la lecture de ces mots, comme par enchantement, des villes se réveillent dans ma tête, des agglomérations traversées, Nancy la raffinée, apprêtée de ses scénarii blancs d’où les anges pleuvent et pleurent en souvenir d’instants fichus et ramassés sous les ponts ; Arras la tumultueuse, imprégnée du musc de ses pavés et Bruges ; Bruges la mystérieuse, l’hôtesse d’une de mes innombrables escales aux foisonnement des mers.  Bruges que je redécouvre au travers de cet récit d’errance, déposé en mémoire de celles et ceux qui croupissent derrière les barreaux pendant que le flot ininterrompu  de voyageurs s’écoule en son chenal de fer. C’est l’étrange contraste, de l’existence et des cloisons, qui séparent le crissement des moyeux du cliquetis des menottes. Dans ma tête, Bruges, regorgeant de liberté, dépourvue de paillasses et de matons, m’invitant au voyage, ou Bruges, adoucie du friselis saumâtre de ces eaux me filant à l’anglaise.

- Merde Bruges !

Réminiscences inexprimables que ces fragrances de canaux et de ville grise pavetée où tout rime avec exil. Bruges, synonyme de départ, de fuite, de frontière passée, Bruges, synonyme de folie, de correspondances décharnées, de sonorités claires, de carillons cristallins, de visages radieux, de silhouettes furtives, de regards immenses, synonyme d’air et du remous des vagues. Je broie du noir comme une vieille locomotive.

 

- Tendre fratrie aux eaux froides, pourquoi retiens-tu des âmes derrière tes rideaux de brume ?

 

<< Hommes ? Femmes ? Je ne vois rien, rien, rien, sinon des cours grillagées, des murs gigantesques […] des fossés remplis d’eau, puis des maisons, pas loin, parmi les arbres…>>

 

Cris des voies aux reflets de lignes où cohabite la misère de mes rêves. J’imagine le grillage ceinturant ma cavale, l’emprise inquiétante du métal droit au creux de ma paume, la froidure de la pierre au moite arôme et la camisole du matricule cyanosant la chair fraîchement tirée de son alcôve.

Mandat de perquisition !

Interrogatoire sur le vif, c’est l’inconnu qui braille au fond de mon cerveau et l’oubli de tout ce que j’ai pu faire la veille. Recroquevillée, donner tout ce qui au fond de moi n’appartient déjà plus qu’au parquet flottant de ma désobstruction.

 

- Même mes souvenirs d’enfance ?

 

- Surtout vos souvenirs d’enfance.

 

Je me remplis de la marche du mitard et du flocon qui glisse au contact de ma geôle. Je garde le souvenir des enfants de la rue, pleine d’intrépides et de garnements qui usent des fonds de culottes détrempés. Chacun y va de sa glissade, dos, ventre, tourbillon, sacs et vieille luge de bois sortie d’un fond des greniers bourrés de fourrage sec. Chacun dévale, à sa manière, la déclivité réservée aux exploits. Les plus grands se départent pour un temps des bonnes habitudes, pour partager avec les petits, les joies de la glisse. La neige, enfin la neige pour recouvrir nos toits et réveiller nos joies, de courses, de sentiers noueux aux arbustes craquants, et les poignets serrés, la marche timide, la corde de mon traîneau a des maillons qui cliquent au pas de mon bourreau.

 

<< Et pourtant, la mer est là, qui m’attend, avec ce vent qui lave en profondeur, décape, remue et me laisse assommée sur le sable…>>

 

J’ai le ventre tendu, tordu, rompu, j’ai ingurgité tant et tant de vos écrits. J’ai bu des litres de liquide en tout genre pour les répandre dans mon sang. Ca bouillonne en moi comme dans ma tête. Je suis laide de souvenirs et d’angoisses que je ne contrôle plus. La société me rattrape, me piège, se referme sur moi. Elle me susurre la perpétuité, je lui rétorque l’exil psychiatrique. Je lis vos écrits, je lis vos séjours. Je me lie de vos souffrances à la mienne, que je ne nomme plus, que je tais, que je travestis, que je masque, que j’étouffe, que j’inonde. Si proche de l’échéance, si ravie, si comblée, voilà que je doute à nouveau de moi et la crainte me déporte, via la ville, via Nancy que j’ai abandonnée pour un soi disant petit coin de nature. Je dépose ici ce brouillon en guise d’écrit, sans trop de corrections, sans trop de relectures…J’ai la chair triste et lasse, hélas j’ai lu tous vos écrits. Mais vous relire au centuple jusqu’à l’épuisement de mes larmes. Je me maudis et me maudirai jusqu’à l’empoisonnement de la carcasse qui me détient comme une prison de Bruges.

 

Bien à vous et à la force de vos mots, j’en reste pantoise et pétrifiée de considération pour vous!

 

par Ines de Saint Lambert
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Dimanche 13 janvier 2008

Chère Leïla, 

En quelques lignes, il va surtout falloir que je réponde à tes interrogations. Répondre à qui je suis, Nancy ou la ville de mon cœur, et l’écho de mes pas dans les nuits de ma soeur…Pourquoi Lettre à Leylia ?

Qui, quoi, comment, alors qu’il y a tant d’autres destinataires autour de ma désespérance et du vide que je cultive?

Répondre, ce n’est pas facile de répondre surtout avec cette journée ensoleillée. Il faut que j'arrache une réponse quelque part en moi ; c’est - ce quelque part en moi - qui me commotionne et me sera très certainement pénible à trouver. Je suis allée te lire et t’assure avoir bien senti et ressenti le séisme de tes mots. Je témoigne à visage recouvert de toute ma bâtardise.

Qui suis-je ? Je suis bien quelqu’une, profondément désorientée et délabrée, qui suinte et s'englue dans de bien sales opinions contrastées.

Il me faut être précise dans ma réponse. La précision et la concision me font défaut. Je vous le concède. Je vous confirme être dépourvue de sens et d’essence propre.

Mais voilà, j’ai une réponse toute faite, criante de vérité et tombée du ciel, toute faite de justesse et de sincérité, toute faite, te dis-je! Tant et si bien qu'inespérée. 

J’ai une réponse enfin, oui une réponse Emmaciée d’émaciation.

   Je suis, perdue et percluse dans ma Meuse. Isolée au sommet, la main curieuse et fouilleuse de cadavres enfouis sous les pieds des foules qui commémorent en passant le trépas de leurs aïeux. Je tombe, je me relève, je gravis et je ris. Je suis troublée, chère Emma, que tu saches autant de moi. Etrangement, j’avais le sentiment de n’avoir encore rien dit. Je ris, et dans la seconde qui suit, je pleure. J’écris, des lettres sinon rien, To Anne, to Dolorès, to Emma, to Gonaked, to Camille sur du vrai papier entaché d’encre noire qui prend les rails, pour de vrai, to Nancy via les gares de délestage. Des lettres merde ! Sinon rien. Personne pour me voir, j’ai presque envie d’ajouter – tant mieux - je tourne en rond mais suis navrée d’apprendre que l’on a vite fait d’attraper mon vertige. Je ne tiens aucunement à vous contaminer de mon mal. Tomber, c’est plus simple et j’acquiesce et confirme courir le long des falaises quand la Manche se secoue et s’ébroue à la nique des côtes anglaises. J’ai vu, j’ai touché, je vous assure, le Nord, le grand Est et les Alpes. J’ai vu, j’ai touché, à chacune  de mes ascensions, le sommet, de mes rires et mes larmes.

 

Je suis mon écriture, je suis ce qui vous traverse l’esprit et moleste l’acuité de vos sens lorsque vous me lisez. Je ne suis rien d’autre que l’incohésion décharnée, la cacophonie existentielle, le chambardement imbriqué d’essence vermoulue et révolue. Je suis les méandres, les dédales et le fouillis. Je suis la puanteur et le dégoût d’avoir été engendrée dans l’erreur. Je suis au combien confuse d’être là, dépouillée, sous vos yeux, à nue comme une pute, violée comme une petite catin de gamine équivoque et ambigüe qui redonne de la turgescence aux pervers. Salope!

Attention, à la tierce, je choque, inspirée des mots d'Emmanorexie.

 Au fond, je n’écris rien, je regrette mais suis inconsciemment soulagée d’être lue. Ma place n’est nulle part ici, ni ailleurs. Bref, je m’effraie et vis dans la crainte de moi-même à me repaître de chimères arrachées à la dérobade.

Il me tarde de changer d’air et d’oublier mes sombres années.
 

 En revanche, je vous le confesse, au petit jeu des misères profondes et des horreurs assassines et ressassées, je suis la plus douée. Faut dire que j’ai eu le tort de prendre le temps.

 

Bien à toi chère Leïla et surtout bienvenue dans le cercle.

 

par Ines de Saint Lambert
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Vendredi 11 janvier 2008

Chère Emma,

Par la présente et par mes nerfs en pelote, je vais tenter, je dis bien - tenter - dans un style qui m’est propre et du fond de ma cuvette, d' apporter une réponse à tes lignes.

Pas de guerres ici, pas de Morts, pas de fours à crémation, pas de déportations, pas de famine ni d’ossements en perdition, pas de typhus, pas d’expérimentations suspectes du docteur Mengele, pour reprendre ton Trop plein d’horreur tapageur, rien, le calme plat et pourtant, ma tête a ses soucis qui ne décolèrent point et me déconsidèrent au plus bas degré comme un déchet nocif. Le cœur palpite, ne m’en veux pas, j’ai le métronome emballé de molécules qui agitent, et le bout du souffle coupé court, à ras en hommage aux femmes tondues par la lie du peuple français dont j’ai honte d’être le continuité et  par le crépitement de mes idées noires qui fusent en rafale.

Au fond, je les emmerde !

Emma, sais-tu que la divinité crucifiée, dans mes élans de mixité mystique m’avait promis la blancheur des cimes, aujourd’hui, elle me rabroue dans l’encoignure de ma piaule à pianoter mes forfaits. Foutue espoir, inconcevable isolement, satanée prière… christique douleur qui me congédie au cloître, à porter le cilice autour de la vulve comme une catherinette porterait crânement le diadème au sommet de son front. J’ai toujours exécré ces bondieuseries même quand j’étais assez sotte et vénale pour daigner négocier mon corps au diocèse.

S’il te plaît Emma, redescends moi de mon piédestal, je n’ai rien à foutre tout là haut,  l’air y est trop frais, d’ailleurs je n’en retire qu'un engorgement des méninges et un ravinement des sinus. 

Dévale moi au plus bas parce que je suis maudite.

 Et puis, si tu savais comme je m’écrase dans le système, si tu me voyais fermer ma gueule, marcher au pas, m’astreindre, me résigner, me plier aux règles, sincèrement, tu serais déçue à mourir. Je ne veux pas que tu rajoutes mon assujettissement à ta désillusion. Aucune personnalité, aucun sens, je tremble dès qu’on hausse le ton, je me rentre au bercail dès que résonne le moindre impact d'impétuosités. J’ai peur, j’hoquette, je suis l’incarnation même de l’anti-héroïne. Je fuis, je me retranche dans les terres chargées de ma Meuse oblongue d’éclats de larmes et de cœurs oubliés de la grande guerre.

Une lettre merde, sinon rien !

Faut il s’arracher autant pour arriver à rien ?

Voilà de bien vaines arguties et élucubrations dignes du plus fin des stratèges militaires pour en arriver à rien, pour arriver là, au pied de mon indigne vie, à me remettre en question comme une hérétique parce que je n’ai jamais su faire les bons choix, parce que je n’ai jamais su m’affirmer en tant que telle, parce que je n’ai jamais su dire non, parce que j’ai toujours eu les foies d’offenser et de contrarier les autres. Je me suis juste oubliée dans mon développement durable et personnel. Le pire est que j’ai, planté au fond du crâne, le sentiment d’avoir les mots, or, il n’en est rien.

Tes lettres, elles sont vicieuses !

Vicieuses parce que je me mens de tout mon être. Mes lettres empestent le mensonge, l’excrément chaud du ventre tiède, la fétidité de mon ajournement dans les rues de Camille.

Toi, seule, peux comprendre cette volonté abrutie de vouloir à tout prix et au moindre coût s’extraire d’un corps qui n’est pas le sien. Le bistouri m’effraie plus que le verbe et le résultat n’en est pas moins troublant. Je marche résillée et constipée dans un écrit ecclésiastique. J’apostrophe le monde, il m’enjoint de la fermer ; dans un sens, il a raison, dans un autre, je l’emmerde ! Je suis insane et insensée, absurde et  délurée. Je ne mérite même pas d’être lue. A ta lecture, je me vermifugie les vers du nez. Cela n’a, certes, pas de sens et pourtant je me sens déglutie comme une mort aux rats dans les viscères de chacun par le processus proxénète de la lecture. D’égouts en vieux greniers, je ronge le frein de mon silence, la bête au poil hérissé gris, à l’œil noir que je suis, se corrompt au principe même de ma propre écriture.

Je rampe donc je suis.

Je suis la vermine.

To Emma, je secoue ma mémoire pour tenter de répondre au plus juste à tes mots si forts mais je n’y parviens pas...J' échoue, encore comme jadis, dans les bras de ma blanche Nancy.

Anne, chère Anne, au moins, s’il te plaît, pour elle et pour la noblesse de votre échange, reviens lui ! Elle se morfond de ton absence.

 

Bien à toi.

 

 

 

par Ines de Saint Lambert
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Mardi 8 janvier 2008

Chère Camille,

 

Je me retrouve sans faille, sans fin, sans frais, ici, à te condenser l’histoire de ma double vie…To Emma, to Anne, To Gonaked, To P.M., To Dolorès, to Juliette et son silence qui m’inquiète, et encore et moi et d’autres à m’insommnier de verve et de verbes alors que mes sœurs de gouffre s’anorexisent et se boulimisent du corps et du cœur qui leur répugnent. 
 

-  crache ! m'exhorte elle.

Te dire, te raconter ce mélange, ce brouhaha, on me pousse à la roue et au barouf de la rue. Vois-tu Camille, sais-tu de ton Nancy qui frissonne et fredonne, le fantôme de mes feues études remonter Jeanne D’arc l’œuvre décadente au balancier de son bras? J’étais lourde, lourde de conséquences à déambuler ainsi d’un air livresque vers mes vieux amphis de Nancy2. Nancy, et ton Nancy, et mon amour démesuré pour le raffinement longiligne, de ses artères sectionnées, d’une  eau lourde et canalisée dans laquelle il m’était permis de voir la noirceur de mon âme, tel un Basil Hallward, la pressentant dans les traits de Dorian.

Je viens de donner un tout premier indice patronymique de ma discontinuité.

Que fais-je ici, plantée dans le décor, à écouter les autres et  découper la nuit de discours synthétiques ? Je me suis convaincue de mon égarement, Camille, dans leur rogne et leur colère car ils ne me connaissent pas et me délaissent croupissante dans le retranchement subjectif d’un fantasme épistolaire. Je subis par le truchement de mes lignes les contractions successives d’un utérus étiré et suspendu aux desiderata de mon Autre. Tendue des vertiges et des vestiges de la conception, je me rapproche dangereusement des responsabilités qui me décomptent. Ils ne me connaissent pas. Je voudrais juste exister jusqu’au tréfonds. Je suis très sincèrement prisonnière de moi-même et de mon indigne carcasse. Il te souvient sans conteste de l’obscurité dans laquelle je me suis révélée à toi-même. J’aimerais leur crier que je suis là dans ce corps qui me traînent et m’empèse à écrire ma souffrance dans un dialecte névrotique et de foi. Je suis cruellement consciente que je ne saignerai jamais mon écrit au quatre veines pour courtiser et m’attirer les faveurs d’un peuple que je vomis. Tu le sais, je le sais, puisque tu as goûté aux nuits remplissant pleinement les esprits d’étoiles et les cerveaux de langueurs. Je suis inconstante, flanquée d’un caractère changeant, quasi lunatique, multi polaire qui me ronge les sangs et les os pour me congédier au final, pantoise et bouffie à m’étouffer d’amertume. Je suis une âme boudinée dans un mal être mental, à la pensée ventrue, outrecuidante à souhait qui se délecte du pire et s’associe au vide  de l’existence. J’ai le souvenir de l’œuvre poignardée, la lame retournée, fouillant le fiel de mes tripes, j’ai le souvenir du fil glacé, frais contrastant avec le chaud du ventre. J’ai le souvenir du baiser de la mort porté à mes lèvres au contact du front froid de ma mère. J’ai le souvenir de cet enchaînement d’évènements qui jugulent et témoignent de la fin d’un chemin que je rebrousse et détrousse de la diversité de ses directions.

 

Bien à toi et surtout embrasse ma chère Nancy.

par Ines de Saint Lambert
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Vendredi 4 janvier 2008

Je suis là, je vis, je regarde, j’ai la tête en bas du lit, indéfinissable sensation d’avoir signé et imaginé mon assujettissement, j’en ai pris pour perpette Je suis au plus mal je vous le promets mais ça va. Mon écrit est mon seul salut, est mon seul statut. Me sortir de moi, me sortir des autres, rembarrer les autres hors de ma voie toute tracée, hors de ma voix toute lactée. Je veux me battre, rentrer en conflit avec tout ce qui bouge et m’apaiser des contractions du ventre rond qui se tend. Je vais leur crever leur putain de panse de ma pute de plume  et de son crevard de style. Je vais, je vais et rien, que dalle, nada. Demain, un jour, peut être, je soufflerai les braises de mon engagement. Demain, un jour, peut être, j’irai secouer et seconder les consciences, j’essaie mais rien n’y fait, j’ai la poisse prosaïque et paranoïaque de ma décomposition littéraire. Le corps est là, salivant du foisonnement des fêtes, le corps est là, armé jusqu’aux dents mais passablement efflanqué pour endosser l’armure et porter l’estocade. Je veux qu’on me lise, il n’y a plus que ça que me sauvera et donnera encore du crédit à ma chienne de vie.

Je pense des choses bizarres, si demain, je venais à mourir, alors je n’aurais rien vu des ballets extérieurs ni de son raffut coutumier. Le monde bouge autour de moi. J’ai la tête complètement bloquée, l’esprit inerte, l’éloquence aux abois et la folie alerte. Nancy me manque, j’ai des brouillons dans le sang. Je me reprends et me surchauffe à la hargne des mots d’Emma. Les rayons se vident et les tables se désemplissent des festivités rudimentaires, chacun rentre dans sa coquille avec la connerie qui le configure. Je suis, reste et demeure impuissante face au monde qui s’entête. Je répète inlassablement les mêmes choses, je ne vais pas bien, je paie mon incompétence, je rembourse mon empressement à taux variable. On sollicite ma plume pour revendiquer un état d’urgence. Je réponds dans la transe. Je réponds dans la nuit, je répands mon chaos dans les esprits démunis. Un petit peuple confiné dans sa déconfiture à qui l’on arrache même le plus maigre des acquis, à qui l’on déracine les ailes du tronc comme les mouches sacrifiées à l'autel des perversités de l'enfance. Il faut les voir rentrer chez eux tout penauds qu’ils sont, la joue, encore brûlante, du picotement de la gifle perçue comme une obole. Tu les connais, toi Camille, tu les connais car tu les as vus insouciants, tu les as vus rire et jouer sous la lune. Ils ne méritent pas ça et j’ai mal d’avoir échoué, encore une fois. Je me sens de plus en plus misérable et saccagée de mes mots.

Bien à vous

par Ines de Saint Lambert
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