Voilà ce que je n’ai pas le droit de dire…bien que ce soit écrit là, et que je l’aie pensé très fort, toute une nuit, à cause de l’agitation, de l’interrogation et de la déchirure. Mais t’es là Myla, bien au chaud dans ton ventre à réclamer tes terres. Je ne peux te les refuser malgré la souffrance de ma chair et l’abjuration de mon esprit. Voici mon odieux parjure :
<< Cette fois, je renonce à la mer, à quinze jours du sable et des vagues, je renonce à l’embrun. Je tourne la page définitive de mon devenir. Décidément, le Nord de me réussit pas. Abdiquer maintenant et ici, c’est m’interdire une suite prometteuse et l’espoir de toucher aux cimes Alpestres. Je prends le risque. Le corps s’est défait du goût de l’effort, il renonce et s’incline. Je ne gagne rien à courir les dunes, à dévaler les falaises. Je refuse, tout de go, les côtes anglaises et l’opale, il n’y aura plus d’ultimes satisfactions, plus aucun parfum de victoire, seuls les reliquats âpres d’ une capitulation consentie, annoncée et logique reflueront des mes tréfonds. Je renonce irrémédiablement comme il est permis à quiconque de le faire – et pourquoi pas moi ? J’abandonne, pose un pied à terre, puis le genou pour me rendre dans toute ma déconfiture et la dépossession de mes moyens. Je confirme et maintiens que ce n’est de la faute de personne d’autre que moi, moi seule et mon tourment.
Mes projets me quittent, alignés là, à même le sol dans toute leur apathie et leur démesure à l’instar de gibiers privés de leur plein vol.
Jehanne ! Je te renvoie à tes Pénates, toi et ta bannière. Je te renvoie à notre chère Lorraine puisque le Nord nous bannit et nous consume. Les autres vantaient mon mental, mon mérite, mon tempérament de feu, cette fois, j’en brûle vive et d’incivilités, alors je m’en fous. Je suis là, installée dans ma faiblesse, à me conduire en cendres. J’ai rompu tout dialogue. Je ne prends plus la peine de dire. Je ne converse plus. J’ai troqué le langage contre un mutisme abrupt. Je gribouille ça et là des lignes insensées, incompréhensibles qui ne génèrent rien de bon. Les mots ne me réussissent plus, ils me narguent Je souffre de nouvelles contractions spasmodiques et mon ventre se resserre autour de ma peur d’affronter la déception. Je sens que je vais blesser, mais j’ai plus d’envie. Désormais, j’ai hâte qu’on me descende de mon piédestal. Il est temps, il est l’heure. Je suis l’incarnation même de l’échec. Je suis la seule responsable, personne ne m’assiège, personne ne me conquiert. Ma campagne est arrosée de soleil. Aucun signe d’assujettissement, aucun signe d’occupation ennemie, pas l’ombre d’un char allemand, l’Allemagne de mes racines. Je suis mon unique geôlière, mon inique galère. Je me garde à vue dans mon réduit éteint. Aucun rai pour me distraire. Ma folie n’est pas feinte, ces signes avant coureurs ne trompent pas. Seule, je suis convaincue de ma débilité. Gamine, je m’enfermais dans mon univers pour jouer seule et m’en convaincre. Aujourd’hui, grande, je me convainc, seule, de l’inexistence de l’univers pour me jouer de ma débilité. Je ne sortais pas ou peu car je n’aimais pas les autres et la brutalité de leur amusette. Cette solitude me revient en lisant les lignes d’un autre temps. Il m’aurait certainement fallu, la perversité et les jeux farouches pour croître comme les autres, exister et me faire une vraie place au soleil. La perversion m’a touchée et l’errance m’a conquise. Tout me poursuit, je suis une invalide enserrée de silence. Voilà donc une première ébauche de Lettre à Leylia. Je vous avais prévenues, c’est l’écrit de la douleur ; nulle âme n’est obligée de lire ça. Je n’encourage et n’incite personne à venir ici. Je mens.
C’est faux, j’ai besoin de vous. Lisez moi ou je meurs. >>
Jehanne ! Reviens moi, redonne moi le courage et la force de bouter le chagrin et le désespoir
hors de moi.
Bien à vous.