Je vous parle trop de moi, mais Leila et Layla, de mes chères jumelles, qu'en est il ?
J’ai toujours les feuillets de Leila sous les yeux, je revis nos heures déchues, à courir la route et nos lieux symboliques. Nous appelions cela notre art de vivre à rebours. Nous allions
souvent, toutes les trois, nous recueillir sur les terres de souffrance de notre chère lorraine, nous allions silencieuses, jusqu’au bord de la nuit, jusqu’à la fin du jour, investir le
souvenir des charniers déposés par la Grande Guerre. Leila errait entre la pierre et le barbelé, entre les blockhaus et les casemates, et courrait les ombres capotées, casquées, supplantées dans
son imaginaire par des lambeaux de brume, entendait les plaintes régurgitées des coteaux, respirait les gaz meurtriers, s’imaginant sommée de boire de l’urine comme Raynal et son pigeon l’ont
fait pour étancher leur soif de vivre dans le mouroir du fort de Vaux.
<<Nous tenons toujours, mais,
subissons une attaque par le gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous dégager.>>
Et ces dernières lignes du commandant lui tournaient en boucle comme une chair à canon lorsqu’elle s’enfonçait dans l’ombre et la moiteur
infectieuse des boyaux endormis de notre tendre Meuse. Tout lui rappelait sa vie et sa propre souffrance, celle qu’elle taisait et n’évoquait qu’à l’écrit. Elle collait presque son oreille à la
boue dans l'espoir de capturer le piétinement des grandes manœuvres et les ruades, grouillantes, des assauts portés à l’ennemi, pour saisir le glas de la rencontre impromptue du fer et la
chair, de la terre et du sang. Leila, sous la brune, investie de la guerre, avançait fièrement la baïonnette à la plume. Elle imposa l’écrit, ci-après, au curé pour qu’il l’inclue anonymement
dans sa messe blanche en l’honneur des soldats morts pour satisfaire la nature belliqueuse et bestiale de son prochain. Elle voulait par ses mots rentrer en communion avec les veuves, les mères,
les sœurs orphelines et toucher les cœurs maternels de l’assistance pour donner à voir.

C’était Leila au quotidien, inattendue dans ses démarches.
Le curé céda et salua son entêtement par la lecture de ses lignes écrites à l’aube de ses seize ans, que voici :
<< O pauvre Madone,
Ce soir, ton visage, jadis appesanti, colère,
Tes souvenirs maternels divaguent,
Le fruit d’une de tes procréatrices danses éphémères,
Quittera ton giron pour une dague.
Il en part, il en vient,
Du tout et du rien.
Il en part, il en vient,
Du mal et du Bien.
Ce soir, à l’ombre de ton bambin taciturne,
Ton cœur tressaillant, palpite d’angoisses.
Au loin, de son épais mur, une turne
Prolonge d’un instant encore, cette poisse.
Il en boit, il en crache,
De vils ordres et du sang.
Il en boit, il en crache
Des souvenirs, l’exquis enfant.
Ce soir, abasourdie de plaintes et de cris,
Ta pauvre âme emmitouflée de pleurs gémit.
Le ciel ? Ce rustre, ce bougre, ce vil inquisiteur, comme un vieux poil, grisonne.
La guerre ? Vengeresse, pécheresse, funeste, bourdonne.
O pauvre Madone !
Ton fils est là, où
Le canon tonne.
O pauvre Madone !
Pour toi, vous et nous
Son cœur, de sang, gorgé, il donne.
Et là, dans le grand dérèglement du monde,
Sans teneurs, ni raisons
Au mugissement du clairon, l’assaut fut donné.
Des ombres transies se dressèrent et sortirent de la boue,
Serrant larmes et l’arme comme mères et dulcinées,
Ils foncèrent à la Mort en dépit de vous.
Il en partit des soldats fiers et frais de porter crânement les couleurs de leur patrie.
Dieu sait qu’ils en rapatrièrent des amputés ;
Jambes, bras coupés, têtes envahies de folie, jusqu’au sortir de leurs vieux jours,
Tourmentés,
Assaillis du bombardement des canons, et perdre tout, des délices de l’amour.
Dieu sait que les états alignèrent et gonflèrent des torses glabres et remontés.
Et bon nombre ne revint jamais baiser,
Ne serait ce qu’une dernière fois,
Le front de leur fratrie.
O pauvre Madone !
Hier ton fils était là où,
La poudre détonne.
Aujourd’hui, O pauvre Madone !
Des mères, tu aurais pu être la plus heureuse,
Car ton fils, est auprès de toi, enfin détendu, apaisé, mais l’airain sonne. >>
Leila.