Chère Camille,
Devant les mots, devant les lignes, j’essaie de redonner un sens à
l’absolutisme de mon quotidien bouffon. Devant les mots, devant que de sentir l’herbe me mourir sous le pied, j’envisage de me recadrer et de me raccommoder avec la vie passagère. Je ne te laisse
plus de nouvelles, j’en suis vraiment désolée, navrée, presque impuissante car je lis, me lie au funambulisme en tentant d’assainir les choses qui me morfondent. J’en suis là dans la nuit, le
vent, le froid, arrosée de lumières artificielles, à reconsidérer l’avenir. Ceci étant ma plus grande faiblesse, qui pis est, ma plus grande détresse où l’inconnu se presse aux portes de ma
désespérance. Je me ronge les sangs de n’avoir plus de mémoire pour retranscrire au cordeau tout ce que je ne parviens pas à oublier et me revient sans cesse pour mieux se dissiper et se
reperdre, généreusement dans l’insomnie des soirs de tracas.
Peut être me lis tu encore, peut être pas?
Qu’importe, je t’adresse toutefois ces lignes anthracites. Ainsi se lient les voies de la meurtrissure à se repaître de défections et d’égarements consensuels. J’ai perdu beaucoup de monde autour
de moi, au point tel, que je n’ai plus personne.
Le chambardement des nuits, le quotidien qui roule et le ventre qui
s’arrondit avec l’enfant qui bouge et joue de ses pieds et de ses mains. Puis Nancy parfois quand l’envie me reprend de m’astreindre aux rêveries. Le corps est en repos, il attend l’appel des
montagnes érodées, il attend que tout s’organise autour de lui pour jouir du conditionnement syncrétique des courants éparses et dogmatiques de la douleur. L’esprit quant à lui, saccagé du pire à
venir, s’en fout.
Je n’ai plus saisi l’occasion de laisser filer mes mots sur du papier, ni ma voix courir le long du fil pour te conter l’histoire. J’ai, égoïstement
ou modestement, opté pour le silence.
Je me retranche, me refuse, m’engrosse d’affres névrotiques. Je suis une hermaphrodite qui cultive un environnement in vitro à caractère anxiogène. Moi-même, les autres, ici personne, c’est
l’environ qui scande, l’à peu près psychotique qui gronde. Ma tête cogne, elle se récidive, se dévisse. J’approche la fin d’un cycle cérébral pour en entamer un autre carcéral. J’aurai des
décisions à prendre, des responsabilités à asseoir, un rôle à assumer pour démystifier l’avènement de ma chute Je ne me reconnais pas dans les éloges qui me sont portés aux nues. Je ne me
reconnais pas dans ces voies où l’on me déporte au vu de tous. Je me résigne, me rassure, je suis puisque j’écris. J’accomplis la mission que ma chère Jeanne m’a confiée.
Je lutte.
Je ne me retourne plus, ni dans la rue, ni sur moi-même. J’avance d’un pas décidé vers mon destin salutaire. Les nuits sont froides, les chemins sont longs de mon introspection, ni trop peu
carrossables, ni trop moins cabossés. J’ai décidé de lutter et de tenir debout face au système qui s’instaure autour de nous. Je sens les caresses tentaculaires d’un pouvoir pernicieux qui me
dérangent les sentiments.
Même le pourpre du manteau de Noël s’estompe à l’incarnat bruni.
Que penser, que dire, se stabiliser, s’offrir comme une dinde aux pourceaux qui la dévore de laïcité ?
J’enrage, je m’insère, je me considère comme une encre venimeuse, comme une mort au ras des glandes hypophysaires se répandant dans les interstices des soi-disant sous couches corticales. Il est
de mon devoir de retourner et soulever le peuple contre son chef. Je désire être habitée d’une densité langagière et terroriste qui perforerait, à la lecture, la calotte crânienne et exploserait
à retardement, soulevant de son souffle et dans les moindres couches les lourdes plaques de nos règlements communs.
Je me concentre, vois tu, je me condamne à donner ce sens à ma vie pour faire mieux que passer inutilement sur cette terre imbécile. Je dois trier les pendants plénipotentiaires de mon incurie
car je me sais enivrée des chants du paradoxe. Je sens naître la confusion et la distorsion au sein de mon propre raisonnement. Je ne suis engagée dans rien, clouée dans l’ombre, à me soumettre
par reconduction tacite aux ajustements d’un dérèglement littéraire. Je lis mal, écris nerveusement, anéantis les fondements mêmes de ma révolution. Je m’auto stérilise sans ajustement
médicamenteux, sans anesthésie générale ni désir véritable. Je ne produis rien, ni causes, ni effets. Je ne me projette nulle part et me maudis. Mon écrit se condamne et s’exécute à l’échafaud.
Maintenant, je sais pour quelle raison je m’oppose à la peine de Mort, parce qu’un couperet menace de rompre, à tout instant, l’immobilisme de mon suspens et de me briser la nuque.
Camille, voilà ces lignes, je ne pensais pas aller si loin dans mon travail introspectif. Je te parlais de mes feuillets, de mon remuement intérieur, du vide occasionné par la perte de l’être cher, mais je ne savais pas qu’en m’ouvrant à la lecture et à l’écriture d’autrui, j’allais me reconsidérer à l’envers et me démanteler en réseau. J’ai les yeux brûlés de lire mes Autres semblables. Je me nourris de leurs souffrances pour croître dans les miennes. Je suis à cent lieues de mes désirs d’édition et de notoriété. Je suis soignée de cette ambition juvénile et tant mieux. Je n’écris pas pour satisfaire mon ego mais pour le détruire, irrémédiablement.
Bien à toi.
PS: Au fond, je suis incapable de me reprendre en main comme l'a si bien su faire Dolorès!


