<<Le train - long, si long,
Longues lignes qui serpentent entre les paysages, viennent de quitter la gare de Bruges jusqu’aux méandres
de mon coeur. >>
Noël a tourné de l’œil comme une viande avariée que des convoyeurs miteux trimballent sur les quais, le
retard, le coup de chaud et tout ce qui s’ensuit. Le réveillon s’est décroché de mes yeux, il tourne bien loin, dans d’autres sphères, sous d’autres auspices. J’ai dû m’endormir quelques siècles,
je ne reconnais plus rien. De couples volés en éclat en étreintes entrecroisées, d’amours entrecoupés en sentiments suspendus, je ne contrôle plus rien, tout a comme une odeur
aigre d’adultère aveugle. J’ai mal et le ventre me tire parce que je me noie de quantités potomanes. Et puis, je m’isole dans votre lecture à m’en foutre le cafard. Je me blinde de
vos mots afin de me faire vomir les miens. Je me fourre vos lignes dans la gorge que je m’enfourne du bout des doigts jusqu'à la glotte qui strangule. Promis pour ceux qui viennent me lire et
partagent sporadiquement mes nuits, j’ai mal. Ca pue le graillon dans ma chaumière, mon feu de bois mollarde comme un vieux bougre pituitaire. Ca pue le rance dans mon atmosphère. C’est
sincèrement dégueulasse mais je n’ai que ça dans le crâne – la putrescence des choses. Maudissez moi, exterminez moi ! Heureusement que le hasard, ou l’enfant du diable, ou je ne sais
qui, pour me sortir de l’ombre, s’est octroyé l’inattendu droit de me porter au cœur une missive expédiée de La prison de Bruges. Je vous assure ce que cette petite douceur rencontrée au détour de mes aliénations me
rentre dans le rang de la délectable des comparutions immédiates. A la lecture de ces mots, comme par enchantement, des villes se réveillent dans ma tête, des agglomérations traversées,
Nancy la raffinée, apprêtée de ses scénarii blancs d’où les anges pleuvent et pleurent en souvenir d’instants fichus et ramassés sous les ponts ; Arras la tumultueuse, imprégnée du musc de
ses pavés et Bruges ; Bruges la mystérieuse, l’hôtesse d’une de mes innombrables escales aux foisonnement des mers. Bruges que je redécouvre au
travers de cet récit d’errance, déposé en mémoire de celles et ceux qui croupissent derrière les barreaux pendant que le flot ininterrompu de
voyageurs s’écoule en son chenal de fer. C’est l’étrange contraste, de l’existence et des cloisons, qui séparent le crissement des moyeux du cliquetis des menottes. Dans ma tête, Bruges,
regorgeant de liberté, dépourvue de paillasses et de matons, m’invitant au voyage, ou Bruges, adoucie du friselis saumâtre de ces eaux me filant à l’anglaise.
- Merde Bruges !
Réminiscences inexprimables que ces fragrances de canaux et de ville grise pavetée où tout
rime avec exil. Bruges, synonyme de départ, de fuite, de frontière passée, Bruges, synonyme de folie, de correspondances décharnées, de sonorités claires, de carillons cristallins, de visages
radieux, de silhouettes furtives, de regards immenses, synonyme d’air et du remous des vagues. Je broie du noir comme une vieille locomotive.
- Tendre fratrie aux eaux froides, pourquoi retiens-tu des âmes derrière tes rideaux de
brume ?
<< Hommes ? Femmes ? Je ne vois rien, rien, rien, sinon des cours grillagées, des murs
gigantesques […] des fossés remplis d’eau, puis des maisons, pas loin, parmi les arbres…>>
Cris des voies aux reflets de lignes où cohabite la misère de mes rêves. J’imagine le grillage ceinturant ma
cavale, l’emprise inquiétante du métal droit au creux de ma paume, la froidure de la pierre au moite arôme et la camisole du matricule cyanosant la chair fraîchement tirée de son
alcôve.
Mandat de perquisition !
Interrogatoire sur le vif, c’est l’inconnu qui braille au fond de mon cerveau et l’oubli de tout ce que j’ai
pu faire la veille. Recroquevillée, donner tout ce qui au fond de moi n’appartient déjà plus qu’au parquet flottant de ma désobstruction.
- Même mes souvenirs d’enfance ?
- Surtout vos souvenirs d’enfance.
Je me remplis de la marche du mitard et du flocon qui glisse au contact de ma geôle. Je garde le souvenir
des enfants de la rue, pleine d’intrépides et de garnements qui usent des fonds de culottes détrempés. Chacun y va de sa glissade, dos, ventre, tourbillon, sacs et vieille luge de bois sortie
d’un fond des greniers bourrés de fourrage sec. Chacun dévale, à sa manière, la déclivité réservée aux exploits. Les plus grands se départent pour un temps des bonnes habitudes, pour partager
avec les petits, les joies de la glisse. La neige, enfin la neige pour recouvrir nos toits et réveiller nos joies, de courses, de sentiers noueux aux arbustes craquants, et les poignets serrés,
la marche timide, la corde de mon traîneau a des maillons qui cliquent au pas de mon bourreau.
<< Et pourtant, la mer est là, qui m’attend, avec ce vent qui lave en profondeur, décape, remue et me
laisse assommée sur le sable…>>
J’ai le ventre tendu, tordu, rompu, j’ai ingurgité tant et tant de vos écrits. J’ai bu des litres de liquide
en tout genre pour les répandre dans mon sang. Ca bouillonne en moi comme dans ma tête. Je suis laide de souvenirs et d’angoisses que je ne contrôle plus. La société me rattrape, me piège, se
referme sur moi. Elle me susurre la perpétuité, je lui rétorque l’exil psychiatrique. Je lis vos écrits, je lis vos séjours. Je me lie de vos souffrances à la mienne, que je ne nomme plus, que je
tais, que je travestis, que je masque, que j’étouffe, que j’inonde. Si proche de l’échéance, si ravie, si comblée, voilà que je doute à nouveau de moi et la crainte me déporte, via la ville, via
Nancy que j’ai abandonnée pour un soi disant petit coin de nature. Je dépose ici ce brouillon en guise d’écrit, sans trop de corrections, sans trop de relectures…J’ai la chair triste et
lasse, hélas j’ai lu tous vos écrits. Mais vous relire au centuple jusqu’à l’épuisement de mes larmes. Je me maudis et me maudirai jusqu’à l’empoisonnement de la carcasse qui me détient
comme une prison de Bruges.
Bien à vous et à la force de vos mots, j’en reste pantoise et pétrifiée de considération pour
vous!